La navigation astronomique d’Yvan Bourgnon

Yvan a choisi de naviguer  » à l’ancienne », sans l’aide de positionnement par satellite (GPS) et de la réception de météo. Il s’autorise seulement la lecture des anciens outils de mesure environnementaux qui ont accompagné les marins durant des centaines d’années: le sextant pour calculer sa position d’après les astres, un loch et un compas pour la reporter dans le temps (faire une estime) et une carte papier pour faire sa navigation. Seule concession à la modernité: une calculatrice dédiée dans laquelle sont pré-enregistré les éphémérides des principaux astres, lui évite les fastidieux calculs de trigonométrie sphérique.

Pour la météo marine, un simple baromètre lié à la lecture des nuages, de l’axe du vent, de l’état de la mer permet de connaitre les grands centres d’action et d’anticiper sur les prochaines 24 à 48h les conditions qu’il va rencontrer.

Cette démarche est à l’extrême opposé des navigations sur les bateaux de course actuels: constamment positionnés au mètre près par GPS actualisé plusieurs fois par secondes, reporté sur une carte électronique affichant plusieurs niveaux d’échelle, l’ensemble interfacé sur un logiciel de routage recevant toutes les six heures les fichiers de vents actualisés, de courants, les vagues, les pressions, etc…

Comment ça marche:détail visée

En visant à travers le sextant, par un jeu de miroir où il doit faire coïncider l’astre et l’horizon, il mesure l’angle entre l’horizon et un astre. Ce peut être le soleil, la lune, une planète ou encore une étoile. Puis à l’aide de calculs complexes, il le compare avec ceux inscrits dans les éphémérides du moment exact (à la seconde près) pour en déterminer une position plus ou moins précise.

 

Les éphémérides sont des calculs astronomiques très précis qui situent exactement l’endroit ou coupe la ligne théorique reliant le centre de la terre au centre d’un astre, point que l’on nomme « le pied de l’astre ». La rotation terrestre fait que ce point, différent pour chacun des astres, varie en permanence. C’est par exemple les emplacements extrêmes Nord et Sud du pied de l’astre solaire sur une année qui déterminent l’emplacement des tropiques du Cancer et du Capricorne. C’est de ce pied de l’astre qu’est calculé un cercle de hauteur, traçant sur la surface terrestre la base d’un cône ayant pour origine l’astre lui-même.

Lorsqu’il dispose de plusieurs astres, Yvan peut répéter l’opération au moins trois fois et avec le recoupement obtenir une position d’après ces calculs. S’il utilise uniquement le soleil, il lui faut « déplacer »relevé de l'heure cette position sur la carte en même temps que se déplace le bateau, durant au moins  trois heures, laps de temps nécessaire pour que l’astre se déplace  suffisamment dans le ciel avant de recommencer l’opération une  seconde fois pour recouper la première position. Puis de nouveau  trois heures plus tard obtient confirmation du point de part une  troisième opération.

Outre le soleil, Yvan utilise souvent Castor, Pollux, Canopus, Orion  ou encore celle que l’on appelle à tort  » l’étoile du berger  » car c’est  une planète: Vénus.

Le fait de « déplacer » sa position en même temps que le bateau s’appelle « tenir une estime ». Pour cela il faut reporter scrupuleusement chaque heure le cap et la distance parcourue sur la mer, qui sont donné l’un par le compas (direction) l’autre par le loch, une petite roue sous la coque qui tourne plus ou moins vite en fonction du déplacement qui mesure la distance parcourue.

 

Tout ce processus est soumis à une dégradation de la précision dans le temps. Au moment où il prend le relevé, des petites erreurs s’y glissent: erreur instrumentale (la collimation), erreur de temps (une seconde de différence représente plusieurs milles d’erreur au final), erreur de réglage de l’astre sur l’horizon … viennent ensuite s’accumuler des petites erreurs de tracé sur la carte et enfin les erreurs de report dans l’estime… au final, si l’on ne se base que sur le soleil avec un seul point par jour (ce qui prend au moins six heures), c’est quelques dizaines de milles d’approximation de sa position sur la carte. Pourtant, ce n’est guère grave alors que l’on navigue au large des côtes, loin de tous dangers en plein océan.

report sur la carte

Yvan s’est retrouvé de nombreuses fois dans des environnements peu adaptés à ce type de navigation, même si il arrivait à pallier par des relevés nocturnes sur plusieurs étoiles simultanément ce qui lui donnait une position plus fiable. Par exemple quand il lui a fallu couper à travers l’archipel des Maldives en plein océan Indien ou encore en mer Rouge avec des côtes souvent assez proches.

 

Les contraintes:Triptyque visées

Cela va sans dire, pour pouvoir relever la hauteur d’un astre sur l’horizon, il faut avoir la visibilité de l’un comme de l’autre. Les ciels nuageux sont le premier ennemi de la navigation astronomique. D’autres choses peuvent rendre l’horizon invisible: la pluie, les grains, les vagues trop grosses, la longue houle, la brume, la nuit noire (par beau temps avec de la lune, on voit parfaitement l’horizon). Et si l’horizon est par définition horizontal, le bateau sur lequel se trouve le marin peut quelques fois tellement bouger que toute visée devient impossible. Faire coïncider l’horizon et le bord inférieur d’un astre pour en déterminer l’angle avec une précision du dixième de seconde d’arc demande de maîtriser ses mouvements durant l’opération… et sur un bateau, ce n’est pas toujours évident. C’est pourquoi, naviguer au sextant requière une grande dose de patience et d’accepter que ce sont les éléments qui décident, pas le marin.

Il faut également être sûr de l’astre relevé. Pour le soleil ou la lune, pas de confusion possible, mais pour une étoile ou une planète, cela est déjà un peu moins évident et il faut pouvoir non seulement bien la voir, mais aussi être certain de ne pas la confondre avec une autre.

D’autant que les étoiles, comme tous les astres, voyagent dans le ciel, se lèvent, parcourent le ciel et se couchent. Et suivant où l’on se situe sur la planète, le mois, voire l’heure de la nuit, telle ou telle étoile est visible ou non…

A l’heure des horloges atomiques, de la nuée de satellites géostationnaires, c’est une chose que les marins d’aujourd’hui ont presque totalement oublié…

 Pour maîtriser cet art de la navigation, Yvan s’est formé auprès d’un maître qui enseigne dans les plus grandes écoles de navigation: François Meyrier.

 

Vous souvenez vous de votre rencontre avec Yvan Bourgnon?

Oui lorsque nous sommes rentrés en contact je me suis dit que s’il tentait l’aventure on risquait de ne plus jamais le revoir !

C’est au sein du G.I.C (GroFrançois et Yvanupe International de Croisière*) qu’il a assisté à une formation complète à la Navigation Astronomique. Mon cours s’étale sur un W.E c’est-à-dire sur 2 jours. 
Par la suite Yvan est venu un après-midi chez moi à Versailles afin de revoir et approfondir quelques notions.

Il faut reconnaître que peu de gens pratiquent la Navigation Astronomique. La plupart de mes élèves veulent comprendre « comment on faisait » sans forcément mettre en œuvre ce qu’ils ont appris.

Disons c’est plus une démarche intellectuelle : comprendre oui, mais pas forcément aller jusqu’à monter sur le pont avec un sextant, un chronomètre puis faire des calculs un peu ardus …

En bref tout le monde embarque un GPS dernier cri. Le sextant c’est pour le cas où … 

En quoi consiste la formation?

 L’essentiel de la formation porte sur le point astronomique fait à partir du Soleil. C’est la base incontournable.

Une fois cette première partie bien assimilée (1,5 jour) il est assez facile et rapide d’aborder le point de Planètes et d’Etoiles (1/2 jour). Je crois me souvenir que l’identification des étoiles avait intéressé Yvan.

 François Meyrier

 (*)http://www.gic-voile.fr/

François Meyrier

©photos Pierre Guyot & F.Meyrier – illustrations Olivier Mayer